dimanche 18 mars 2018

Conversation avec Pascal Quignard




Cet extrait du Nom sur le bout de la langue1 en est la clé. Que représente ce livre au sein de votre œuvre ? 

Pascal Quignard : Il représente beaucoup plus à présent que ma mère est morte parce que cette scène, qui me l’a fait écrire, a pris une autre dimension depuis que je l’ai écrit. Elle se passe dans cet immeuble d’Auguste Perret, dans cette ville en ruines qu’était Le Havre, où j’ai grandi. Ses bâtiments — aujourd’hui au patrimoinede l’humanité — étaient une horreur d’architecture fasciste, mussolinienne. J’aime tous les arts, il n’y en a qu’un complètement absent dans tout ce que je fais, c’est l’architecture. Pour moi, ça n’existe pas, l’architecture, c’est du toc, je suis dans des ruines. Vivre dans une ville qui ne se reconstruisait pas a compté pour moi. Ma mère était là. Je suis le cadet de quatre enfants [...]

1. Pascal Quignard, Le Nom sur le bout de la langue, P.O.L., 1993.
La totalité de la conversation est à lire dans le N°7 de La Moitié du Fourbi qui porte sur Le bout de la langue, à paraître le 1er avril.

Au sommaire 


Clémentine Mélois / L’œil de l’Oulipo : Voyages divers  Pierre Senges / Estoc  Anthony Poiraudeau / Pour en finir avec les trous de mémoire  Camille Loivier / Traduire, en position de coquillage  Laure Limongi / Le grain de la langue  Léo Henry / Lingua ignota, conlanging & fantasy  Tristan Felix (texte, dessins, photographie) / Baiser la langue  Xavier Person / Who will perceive, when life is new?  Nolwenn Euzen / Cogner dans les angles morts  Hugues Leroy / Tweets à un jeune poète  Belinda Cannone / Écrivain public  Zoé Balthus / Conversation avec Pascal Quignard (dessin de Paul de PignolAdam David / 10 silences  Anne Maurel / Au bout de la langue, l’image  Frédéric Fiolof / Expirations  Anne-Françoise Kavauvea / Perec, langue au chat  Fidelia Rubio Muto / Le coup de l’alphabet  Laure Samama (texte et photographies) / Mille-Mains  Ryoko Sekiguchi & Déborah Pierret Watanabe (traduction) / Le bonze et la langue — Le moine Kyôkai (fin VIIIe/début IXe siècleSabine Huynh / Une grotte sombre au bout du monde. 


dimanche 4 février 2018

Sugimoto Hiroshi, metteur en scène de son testament

Tunnel du solstice d'hiver et scène de théâtre de Nô en verre optique – Fondation Odawara – novembre 2017 (c) Zoé Balthus

A François Weil,


Située à une heure de train au sud de Tokyo, sur la baie de Sagami, la Fondation d'art de Odawara du plasticien japonais Sugimoto Hiroshi était ouverte au public depuis quelques semaines à peine lorsque je suis allée la découvrir, en novembre dernier. Conversation avec le maître des lieux.

« C'est un lieu unique que j'ai conçu moi-même, dans son intégralité », déclare d'emblée l'artiste japonais, la voix vibrant d'une fierté d'enfant dont on admirerait le château de sable bâti face à la mer.  Mais son domaine, perché sur le versant de la colline Hakone plantée de vergers et d'agrumes, qui surplombe l'azur de l'océan Pacifique, lui, est bel et bien destiné « à survivre à l'espèce humaine» et durer « des milliers d'années »

Le photographe, qui fêtera malheureusement, dit-il, ses 70 ans le 23 février, n'a pas installé sa fondation là par hasard. Il connaissait ce coin depuis l'enfance, quand il y passait  avec ses parents qui « avaient l'habitude de séjourner dans un hôtel de bord de mer des environs où ils profitaient des sources chaudes ». C'est au pied de cette colline, « que j'ai vu la mer pour la première fois » se souvient l'artiste, « nous étions, à bord du train reliant Atami à Nebukawa, j'avais trois ou quatre ans, quand soudain la mer est apparue sous mes yeux à la sortie du tunnel, s'étendant à l'horizon ».  J'avais fait le même trajet et découvert le bleu éblouissant du ciel et de la mer, à perte de vue, depuis la jolie petite gare de Nebukawa, où j'ai cru, une heure durant, avoir atteint le bout d'un monde déserté.

Il avait déniché cette terre, il y a quinze ans, alors qu'il cherchait « à bâtir une petite maison de vacances dans les environs », confie-t-il. Mais la zone n'était pas constructible, une fondation publique est la seule chose qu'on lui a permis d'ériger sur ces cinq hectares de vergers dominant l'étendue marine. « Ce point de vue est mon plus ancien souvenir d'homme », fait valoir l'artiste avec émotion, « j'ai intentionnellement ramené mon oeuvre sur les lieux de ma mémoire originelle ».

La galerie du solstice d'été et l'extrémité du tunnel du solstice d'hiver - Odawara (c) Zoé Balthus
Depuis qu'il a décidé d'y établir sa fondation, « le projet a bien sûr maintes fois évolué au fil du temps », raconte-t-il, « et une fois mes plans bien arrêtés, il a fallu cinq ans pour lui faire voir le jour ».   

Sugimoto a créé cette longue et majestueuse galerie qui court sur 100 m avant de littéralement bondir vers la mer. Elle est orientée de telle façon qu'elle se remplit des rayons au levant pendant le solstice d'été où étincellent de mille feux quelques pièces de verre optique, un matériau qu'il chérit. 

Cet écrin de pierres anciennes et de verre abrite sept oeuvres de sa série Seascapes, photographies de la mer et du ciel fusionnés, saisis par poses longues, leur offrant d'insolentes nuances de noir et de gris lumineux. Sous la galerie, croise un tunnel métallique rouillé de 70 m qui, lui, a été conçu de telle sorte que la lumière du soleil levant, surgissant des eaux, le traverse pendant le solstice d'hiver pour aller baigner un plateau circulaire de pierres anciennes, surmonté d'une vieille stèle qui s'illumine sur sa trajectoire.  

A la gauche de la galerie, et toujours face à l'océan, l'artiste a installé une maison de thé, baptisée U-chô-ten (écouter la pluie) qui se veut une réinterprétation de la mythique Taian que le célèbre maître Sen no Rikyû (1522–1591) avait, dit-on, lui-même conçu après avoir révolutionné le rituel essentiel au Japon de la cérémonie de thé. Il l’avait dépouillée de tout le faste clinquant qu’on lui consacrait à la cour avant lui. Sugimoto Hiroshi assure avoir respecté « ses exactes dimensions et simplement ajouté un toit métallique de récupération afin d'écouter » la musique de l'eau les jours de pluie, « certain que c'est le genre de matériau » que le maître de thé aurait volontiers utilisé. Deux blocs de verre optique placés sur le pas de porte capture les rayons de l'aube pendant les équinoxes d'automne et de printemps, après avoir franchi un imposant torii de pierre, portail shintô qui symbolise la frontière entre le monde physique et le monde spirituel, datant du moyen-âge.

Selon lui, il s'agit de « se reconnecter mentalement et visuellement avec les plus anciens souvenirs de l'humanité». « Le passage du temps est la clé et la philosophie de mon oeuvre de photographe et d'architecte », souligne-t-il. Il tient à ce statut d'architecte et rappelle que Go'o Shrine or The Appropriate proportion (2002) fut sa première oeuvre d'architecture, commandée par le Art House Project de l'institution Benesse sur l'île de Naoshima, dans la mer intérieure nippone, au sud-est de Hiroshima.

Détail de Go'o Shrine or The Appropriate proportion (2002) – Naoshima  (c) Zoé Balthus
Et comme je regrettais que les horaires d'ouverture de la fondation ne permettaient pas d'en jouir au lever du soleil, l'artiste a répondu qu'il avait invité « cinquante personnes du public » à venir admirer les lieux pendant le dernier solstice d'hiver. « Chaque  année, au moment du solstice d'hiver, et peut-être aussi pour le solstice d'été et aux équinoxes, des événements spécifiques seront organisés »,  a-t-il ajouté d'un ton rassurant avant d'ajouter en riant : « j'ai eu maintes occasions aussi d'y admirer le clair de lune en sirotant un Dom Perignon... ». L'artiste envisage  d'y ajouter un café et peut-être « une petite section résidentielle».

La fondation de Sugimoto Hiroshi, représenté par la galeriste américaine Marian Goodman depuis l'an dernier, n'occupe qu'un tiers de la superficie de la propriété. Mais il compte ouvrir une deuxième tranche « d'ici l'an prochain » espérant pouvoir « doubler la taille d'Odawara chaque année», précise-t-il. « Cet espace est à la fois une oeuvre d'architecture et une oeuvre d'art, c'est de l'art conceptuel. »
 
Désormais, tout l'argent qu'il gagne doit alimenter ces lieux conçus pour rendre hommage à l'histoire et la culture du Japon dont il se passionne. Il y met en scène ses collections d'antiquités nippones, de fossiles et de pierres anciennes. Certaines proviennent de vieux temples japonais, à l'instar de cette pierre provenant des ruines du temple Hôryû-ji datant du VIIe siècle. Ici, nous ne marchons que sur des pièces rares. « On ne les trouve pas dans les boutiques, les sources varient. Les pierres viennent à moi, je ne sais l'exprimer autrement... » et d'ajouter en plaisantant : « quand j'étais jeune, c'étaient les femmes, maintenant ce sont les pierres... ». La totalité de ses possessions est promise à Odawara, dit-il, « j'en possède six fois plus ! J'érige un musée de pierres ... »

Installation - bois et verre optique de Sugimoto Hiroshi – Odawara (c) Zoé Balthus
C'est le lieu où se joue, en quelque sorte, « le dernier acte de mon existence, de mon oeuvre et de mes collections », avoue le plasticien, voix tremblante, « je bâtis le tombeau qui célèbrera ma vie d'artiste, c'est ma pyramide... ».   De fait, le site a bien été pensé pour durer plus de 10. 000 ans, survivre à la civilisation et rendre grâce à son passage et à la culture nippone. « C'est le véritable dessein de mon concept. Je veux que l'on observe un jour Odawara comme aujourd'hui nous regardons le Panthéon à Rome, ou les Pyramides au Caire. Ces cultures ont disparu mais leurs ruines témoignent de ce qu'elles ont été», explique-t-il. « Je suis un fétichiste des ruines ! »


Un petit théâtre antique, à la droite de la galerie du solstice d'été, cerne une scène dont le plateau est conçu en verre optique. Respectant scrupuleusement les dimensions traditionnelles, elle est dédiée à des pièces de Nô. La production théâtrale est un élément important de la fondation, insiste-t-il. Pour preuve, l'opéra Garnier lui a passé commande de la scénographie et de la mise en scène d'un ballet qui ouvrira la saison 2018-2019, suivi par une pièce de William Forsythe. Il jubile. Il s'agit de At the Hawk's Well, une création dont la chorégraphie incombe à Alessio Sylvestrin, sur une musique de Ryoji Ikeda, adaptée d'une pièce en un acte du poète et dramaturge irlandais Williams Butler Yeat, mise en scène pour la première fois en 1916. C'était la première oeuvre du répertoire britannique à puiser son inspiration dans le théâtre de Nô.

« J'ignore bien sûr combien de temps il me reste à vivre, mais j'ai une volonté farouche et un programme chargé, je suis de plus en plus occupé, je passe la vitesse supérieure », murmure-t-il, « voyez, j'ai beaucoup trop à faire, je n'ai pas le temps de mourir !».


La galerie du solstice d'été vue depuis le théâtre antique - Odawara (c) Zoé Balthus